Dans « Juifs et Noirs en Afrique de l’Ouest, passé et présent » (Revue Pardès, 2008/1, n°44), Jacob Oliel, spécialiste de l’histoire des Juifs au Sahara, évoque une longue histoire judéo-noire sans qu’interfère la moindre concurrence ou lutte intercommunautaire. La judaïsation, qui n’a jamais été forcée, serait même très ancienne.
On peut attester de la présence de populations hébraïques nomades en Afrique sahélienne dès l’Egypte antique. Le premier royaume du Ghana aurait été fondé par des Hébreux qui ont pris part au grand commerce caravanier. Ce que confirment, aux VII-VIIIème siècle, des voyageurs, historiens et géographes arabes (Al-Idrissi, Ibn Saïd, Al-Zuhri, Ibn Abi Zar) et des grands auteurs juifs comme le Rabbi maure Yehouda Halevi, auteur du traité de philosophie appelé Kuzari (ou livre de Khazar) écrit « pour la défense de la religion méprisée. »
Maurice Dorès (ethnologue, psychiatre, réalisateur) considère que « le Judaïsme n’a rien d’ethnique, le Judaïsme n’a pas de couleur. » (Conférence au Collège des Études juives de l’Alliance israélite universelle, Ecole Georges Leven, Paris, décembre 2006).
Juifs et Africains, une longue histoire
Ce judaïsme noir relèverait surtout d’un mythe et d’un acte politique. Les Noirs judaïsants d’Afrique se seraient ‘’autoproclamés’’ descendants des dix tribus perdues d’Israël expulsées de la Terre promise au VIIème siècle avant JC. C’était pour eux, dit-elle, une façon de s’opposer au colonialisme chrétien venu d’Europe. « S’identifier à un peuple éternellement opprimé mais aussi réputé brillant, c’est partager sa souffrance et son prestige. » (Black Jews, Les Juifs noirs d’Afrique et le mythe des tribus perdues, Albin Michel, août 2014).
« Pas d’accord » répond Ephraïm Isaac, directeur éthiopien de l’Institute of Semitic Studies de Princeton (New Jersey). La religion juive s’est bel et bien développée très tôt, confirme-t-il « bien avant les conquêtes coloniales, à l’époque du roi Salomon, dans des cités comme Carthage, Kairouan (Tunisie), Tlemcen (Algérie), Fez et Sigilmassa (Maroc), Tombouctou (Mali). Des régions entières comme le Souss, le Drâa, le Tafilalet, le Touat, étaient habitées par des communautés juives. La pensée hébraïque a pénétré en Afrique avant l’Islam et même le christianisme » (Congrès international, Université de Haïfa, 1999)
De nombreuses communautés africaines se réclament d’ascendance juive. On connait bien sûr les fameux Falashas (Beta Israël) d’Ethiopie.
C’est l’isolement et la marginalisation au sein de leur propre société locale (région de Gondar et de Tigré) qui a permis aux Etiopim de devenir des Juifs à part entière. Résistants à tout autre prosélytisme religieux susceptible de les éloigner de leurs ancêtres hébreux, ils sont restés un groupe minoritaire pauvre, se sont vus imposer un repli sur soi et des conditions difficiles de survie. Ils seraient les descendants de la reine de Saba et leur histoire est confirmée par les textes dès le Moyen-âge. Interdits de posséder des terres, ils se caractérisent, à l’origine, par des particularismes religieux et des pratiques de pureté stricte. Jeûne, isolement et purification demeurent, à certains égards, leur spécificité identitaire héritée en partie d’une tradition monacale venue des Chrétiens. Ils entrent en contact avec le judaïsme rabbinique et orthodoxe au XIXème siècle, sont reconnus par l’Etat d’Israël en 1975 puis commencent une émigration progressive dans les années 1980-1990. Ils sont aujourd’hui plus de 110 000 en Israël.
Les difficultés des Falashas dans la société israélienne sont nombreuses et induisent un choc culturel parfois violent. Mais les nouvelles générations, mieux intégrées et mieux formées, développent une culture israélo-afro-américaine tournée davantage vers leurs racines noires.
Une progressive intégration est en cours dans l’Etat juif, faisant tomber peu à peu les barrières. Les exemples ne manquent pas. Le service militaire n’a pas son pareil pour partager et défendre les valeurs patriotiques. D’autre part, le pèlerinage annuel des Ethiopiens à Jérusalem, appelé festival du Sigd, est devenu un rassemblement populaire et politique très attendu par tous les Israéliens. Enfin, une beauté noire, Yityish Aynaw, a été élue pour la première fois miss Israël en février 2013.
Outre les Falashas, on trouve d’autres communautés africaines qui se revendiquent juives au Ghana, au Cameroun, au Nigeria (les Igbo), en Ouganda (Les Ayabudaya), au Congo, au Rwanda, au Zimbabwe (Les Rusape), en Afrique du Sud (les Lemba), au Mali (les Zakhor de Tombouctou).
Ces Black Jews seraient des milliers, voire des dizaines de milliers. Les Lemba ont beaucoup intéressé Tudor Parfitt (historien à Oxford, The Lost Tribes of Israel: the History of a Myth, 2004). Les Igbo ont fait l’objet d’un passionnant documentaire du réalisateur New Yorkais Jeff Liebermann (Re-emerging, The Jews of Nigeria, 2012). « Sans avoir d’aspiration à l’alyah, les Igbo veulent simplement être reconnus comme Juifs et être en lien avec la nation juive » (Gérard Fredj, Terre Promise, 16 juillet 2012).